Poètes

Éditorial

Par Jean Ristat
Poète

Il y eut d’abord les papiers collés du cubisme, je veux parler de ceux de Braque et Picasso dès 1911. Puis vint Max Ernst et la grande exposition de ses collages en 1920, à Paris. Qu’à cet instant le lecteur, à peine entré dans ce qui se donne comme une préface aux dernières œuvres de Mustapha Boutadjine, me permette de coller deux phrases d’Aragon : « Je ne sais lequel de Braque ou Picasso employa le premier comme en désespoir de cause un papier mural, un journal ou un timbre-poste tout fait, pour compléter ou commencer un tableau » et « Il faut faire hommage à Max Ernst, au moins pour ce qui est des deux formes du collage qui sont les plus éloignées du principe du papier collé, le collage photographique et le collage d’illustrations ». À ne pas confondre donc papiers collés et collages. Nous étions au début du siècle, l’autre, le XXe qui vient de se terminer, et depuis lors l’art du collage a connu des fortunes diverses et des caractères nouveaux : de John Heartfield à Adolf Hoffmeister, Jiri Kolar ou Alain Le Yaouanc pour ne parler que d’eux. Et de Mustapha Boutadjine dont les œuvres singulières s’inscrivent naturellement dans cette longue histoire.
Reprenons : les œuvres ici rassemblées sont des collages. Le mot ne vous était pas venu tout de suite à l’esprit : vous aviez regardé les œuvres peut-être à une certaine distance, comme votre serviteur, la première fois qu’il visita une exposition de l’artiste. Puis, intrigué, vous vous êtes approché d’un tableau semble-t-il et, là, à votre grande surprise, vous vous êtes rendu à l’évidence : nulle trace de peinture mais des morceaux de papier agencés de telle manière qu’ils font illusion vus de loin. Vous auriez pu tout à l’heure penser également à des photographies retouchées, rehaussées, tant l’artiste joue avec la ressemblance et « le feu de la réalité » censés être les privilèges communément accordés à la photographie.

Je comprends le trouble qui s’empare du regardeur. Mustapha Boutadjine subvertit la photographie et lance, dans le même mouvement, un défi à la peinture. D’ailleurs ne brouille-t-il pas les genres en définissant ses œuvres comme : graphisme-collage d’après une photographie ?
Je continue mon ravaudage – puisque j’écris un texte fait de pièces et de morceaux : un collage en somme. Mustapha Boutadjine est un portraitiste. Ce sont les visages qui l’obsèdent. Il ne fait pas comme d’autres des portraits en pied à la Jacques-Émile Blanche pour la bonne société de son temps. « Le collage, disait Aragon, ça n’est pas faire comme un bouquet » qu’on va disposer dans un vase sur la table d’un salon. Les poètes ici rassemblés sont pour la plupart considérés comme des fauteurs de trouble par un système social (l’interdit social) conservateur et rétrograde. Au lecteur de juger. Notons cependant qu’une juste place est faite enfin aux écrivains de la Méditerranée. Les hommes illustres ne sont pas tous européens ou anglo-saxons. Ceci vaut dans l’œuvre de Boutadjine pour cette série
« Poètes » comme pour celles qui l’ont précédée.
Nous sommes donc devant des collages. Certes. Mais l’artiste n’a pas une paire de ciseaux dans la main. J’aime qu’il déchire avec les doigts les illustrations qu’il trouve dans les magazines ou les pages des journaux. Il a d’abord dessiné me dit-il à la mine de plomb le visage du poète d’après une photographie. Puis avec les morceaux de papier déchiré il fait les yeux. Dans les collages de Mustapha Boutadjine on ne voit d’abord que les yeux. C’est oracle ce que je dis. Dans les yeux des poètes le rêve dispute à la mort son règne.