FEDERICO GARCÍA LORCA

Poètes

Federico García Lorca
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2004 – Graphisme-collage, 100 x 81 cm

L’amour noir au peuple gitan

Par Jean Ortiz
Journaliste, maître de conférences à l’Université de Pau, spécialiste de l’Amérique du Sud

Comment parler de Federico García Lorca lorsque tout a été écrit et réécrit ? Peut-être en tirant à boulets lorquiens sur ceux qui voudraient le désincarner, le vider de ses engagements politiques (il fut secrétaire du ministre de l’Instruction publique, Fernando de los Ríos), le folkloriser ; un Lorca de cartes postales andalousistes. Un Lorca une deuxième fois assassiné, cette fois-ci par les clichés à deux balles. « Ici, il ne s’est rien passé », ainsi s’achève sa pièce la plus connue : La casa de Bernarda Alba, drame familial et des convenances bourgeoises. Ici, pourtant, le pire a eu lieu.
Dans la nuit du 16 au 17 août 1936, près de Grenade, le peloton de six phalangistes, aujourd’hui identifiés, fusille, d’abord par haine « du rouge », des Républicains, et aussi par homophobie, un Andalou « poète universel » parce qu’Andalou aux racines ouvertes, et trois autres «révolutionnaires» : deux banderilleros et un instituteur.
On a longtemps cherché le corps de Lorca entre Víznar et Alfacar… mais les mythes se sont depuis belle lurette déjà défaits de leurs corps. Federico est partout, dans l’odeur des nards et des fleurs d’oranger, les drames d’amour, dans la lune, l’eau, les luttes des sans-terre, les bars popus, les « naturelles » millimétrées de José Tomás, les « soleas » déchirantes d’Enrique Morente, la douleur de Camarón.
Qui n’a pleuré sur les poèmes du Romancero Gitano, cette offrande d’amour noir au peuple gitan, cet art poétique porté au plus quintessencié, et qui le sera, autrement, dans le surréaliste recueil Poète à New York ? Federico est devenu poète-national-d’ici-et-d’ailleurs parce que son Andalousie est celle des « señoritos », des petits maîtres, des grands propriétaires dégoûtants, des exclus, des femmes niées, de ce chant unique qui sourd de la terre et des persécutions.
Avec La Barraca, groupe ambulant créé en 1931, il porte le théâtre classique, et l’émotion, au plus profond des campagnes déshéritées ; s’adresse à un public analphabète, récite sur son chemin le Poème du cante jondo. Lire à haute voix des poèmes, partager la beauté : quelle « merveilleuse chaîne de solidarité spirituelle », disait-il.