MISSAK MANOUCHIAN

Insurgés

Missak Manouchian
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2010 – Graphisme-collage, 130 x 95 cm

« Je meurs sans haine »

Par Christian Kazandjian
Journaliste et écrivain

Ils étaient 22 hommes plus une femme. Ils étaient 23 jeunes, issus de la classe ouvrière. Ils étaient juifs de Hongrie, de Pologne ; ils étaient italiens, espagnols, arméniens. Ils avaient choisi la lutte armée contre l’occupant nazi, quand de grands chefs d’entreprise se vautraient dans la collaboration. Leur chef militaire pour la région parisienne était un Arménien, orphelin du génocide perpétré par le gouvernement Jeunes-Turcs entre 1915 et 1920. Missak Manouchian était un jeune ouvrier, poète (il a traduit en arménien Baudelaire, Rimbaud, Verlaine), qui devint un brillant intellectuel féru de journalisme et d’économie. Militant de la MOI, mouvement créé par le Parti communiste français, regroupant les émigrés, il entre en clandestinité après la défaite de l’armée française, dans laquelle il s’était engagé volontairement. Missak Manouchian sera qualifié de « chef de bande » de « terroristes » sur l’infâme Affiche rouge placardée sur les murs de France. Les nazis et leurs complices de Vichy souhaitaient terroriser la population en livrant à la population des « noms » qui « à prononcer sont difficiles », comme l’écrivit Aragon. En vain : des anonymes ayant reconnu dans ces étrangers des compatriotes y écrivirent : « Morts pour la France ».
Les 22 hommes, dont le plus jeune avait à peine dix-neuf ans, furent fusillés, camarades unis dans la lutte et dans la mort qu’ils affrontèrent en refusant d’avoir les yeux bandés, le 21 février 1944, au mont Valérien (Olga Bancic sera décapitée le 10 mai à Stuttgart). Missak Manouchian, dans la dernière lettre à sa femme Mélinée, orpheline elle aussi du génocide, lui demandera de continuer à vivre et d’avoir un enfant. Convaincu que la victoire sur le nazisme était imminente, il délivra un sublime message de cette humanité qui fit office de boussole durant sa courte existence : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. » Il avait trente-sept ans quand il fit face aux fusils, « en regardant le soleil et la belle nature » qu’il avait tant aimés.