HENRI ALLEG

Insurgés

Henri Alleg
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2004 – Graphisme-collage, 105 x 75 cm

L’homme de conviction

Par André et Jean Salem
André, professeur à l’université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle.
Jean, philosophe, professeur à la Sorbonne et directeur du Centre d’histoire des systèmes de pensée moderne.
André et Jean sont les deux fils d’Henri Alleg

Comme beaucoup d’Algériens de leur génération ayant participé à la lutte de libération nationale, nos parents étaient particulièrement conscients des sacrifices consentis par le peuple algérien tout entier au cours de son âpre lutte contre la misère, contre l’exploitation, contre le colonialisme. Ils pensaient que les destins individuels, y compris le leur, étaient nettement moins importants que la lutte héroïque menée par tout un peuple durant cette période.

Henri n’était pas né en Algérie. Comme il l’a souvent raconté lui-même, il y était arrivé très jeune, un peu par hasard, cherchant à voir le monde et à s’éloigner de la guerre qui allait éclater en Europe. Mais, très vite, il fut ébloui par le pays qu’il avait découvert, par ses paysages, par sa culture et surtout, disait-il, par la gentillesse, la vivacité d’esprit, la générosité et l’humour de ses habitants. Immédiatement, il s’y était fait de très nombreux amis qui appartenaient à toutes les couches de la population et qu’il a continué à fréquenter tout au long de sa vie.
Parallèlement, il avait été remué au plus profond de lui-même par la découverte de l’ordre monstrueux que le colonisateur faisait régner dans ce pays, et il avait ressenti le devoir impérieux de prendre sa place dans la lutte du peuple algérien pour en finir définitivement avec la misère et le colonialisme.

C’était un homme de conviction. Il pensait fermement que le bonheur des hommes ne pouvait survenir que dans le cadre de sociétés fraternelles, proscrivant la domination d’un groupe par un autre, d’une communauté par une autre, d’une caste par une autre, d’une classe par une autre. Il rêvait du triomphe du socialisme, seule possibilité, selon lui, d’en finir avec les injustices de toutes sortes. Ce combat s’inscrivait à ses yeux dans une lutte planétaire qui concernait tous les peuples.
Avec ses camarades communistes, ses amis nationalistes ou progressistes, il rêvait d’une Algérie libre, indépendante, fraternelle, d’une société plus juste dont la misère et la haine seraient à jamais bannies.

On peut dire aujourd’hui que certains de ces rêves se sont pleinement réalisés, au point que certains jeunes gens ont parfois du mal à imaginer que l’horreur coloniale ait pu exister un jour. D’autres rêves commencent peu à peu à se transformer en réalités. D’autres, enfin, demeurent à l’état de rêves dont beaucoup espèrent qu’ils finiront, à leur tour, par se réaliser un jour.
C’était le sens du combat mené par Henri et par ses camarades. Aller de l’avant, faire en sorte que le monde devienne meilleur pour tous, sans compter ses efforts personnels, sans se laisser submerger par le doute lorsque les difficultés s’accumulent. Ce combat continue, mené par de nouvelles générations de militants.
Les très nombreux témoignages de sympathie et d’admiration que nous avons reçus à l’occasion de la disparition d’Henri nous confortent dans l’idée qu’aujourd’hui, beaucoup d’Algériens le considèrent comme l’un des leurs. Cela constitue pour lui comme pour nous-mêmes une récompense inestimable.