VIÊT NAM : KIM PHUC

America basta

Viêt Nam : Kim Phuc
par Mustapha Boutadjine
Paris 2004 – Graphisme-collage, 100 x 81 cm

Le cri muet

Par Jean-Pierre Han
Directeur et rédacteur en chef de Frictions
Rédacteur en chef des Lettres françaises, critique dramatique

L’image est à tout jamais gravée dans notre mémoire. Celle de cette fillette se précipitant vers nous hurlant de douleur à cause des morsures du napalm déversé par les avions US. Cri muet qui n’a d’égal que le Cri d’Edvard Munch. J’ai voulu revoir l’image pour répondre à la demande de Mustapha Boutadjine, et je n’ai pu être que surpris de l’écart entre la réalité photographiée et même filmée, cadrée, décadrée, et celle de ma propre mémoire. Je ne vois que la gamine seule, entièrement nue, courant sur la route vers moi, visage grimaçant de peur et de douleur. Qu’importe cette différence, cette reconstitution est celle du Viêt Nam en guerre… Ne reste, je l’ai dit, que ce qui est à tout jamais gravé.

La technique de Mustapha Boutadjine, reprenant la photographie de Nick Ut et réalisée avec des centaines de petits papiers déchirés et volontairement mal ajointés, correspond parfaitement à mes yeux à la « réalité » de la scène, celle d’une vie déchirée en mille éclats et aux couleurs sombres, comme passées. Morceau d’apocalypse saisi un jour de juin 1972. Parlant de la photographie, « je me demande si ce n’est pas truqué », avait émis le président Nixon qui s’y connaissait plutôt bien en matière de trucage, de tricherie et de malversations en tous genres comme le prouva l’affaire du Watergate…

À cette image se superpose cette année-là celle de l’entrée des chars nord-vietnamiens dans Saigon, qui deviendra Hô Chi Minh-Ville après sa libération. Il y a quarante ans. Et me revient encore et toujours en mémoire le titre de la pièce qu’Armand Gatti écrivit à la demande du Collectif intersyndical universitaire d’action pour la paix au Viêt Nam et qui frappe comme un slogan : V comme Viêt Nam… V comme victoire. Malgré tout.