TZIGANA

Sous les pavés, le Gitan

©Mustapha Boutadjine

Tzigana
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2010 – Graphisme-collage, 130 x 95 cm

L’air de famille

Marc Bordigoni
Anthropologue – CNRS, Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec), Université d’Aix-Marseille. A publié en 2013 : Gitans, Tsiganes, Roms… idées reçues sur le monde du Voyage, Le Cavalier bleu, Paris. Gens du Voyage, Droit et vie quotidienne en France, Dalloz, collection « À savoir », Paris

Photographier, de face, de profil, parfois prendre des mesures, la taille, mais aussi celles des oreilles, des bras, relever les empreintes digitales des dix doigts, évidemment noter la généalogie, et puis surtout attribuer un numéro, remplir des fichiers, cela s’est fait dans toute l’Europe du début du XXe siècle particulièrement pour ceux que l’on appelle selon les pays Gypsies, Zigeuner, Tziganes, Bohémiens…
La France a, bien entendu, participé à ce mouvement en instituant une loi en 1912 qui imposait à « ces gens-là » – désignés dans les textes officiels « Nomades » – un carnet anthropométrique qui comprenait bien sûr une photographie noir et blanc, de face et de profil, de la personne qui était dans l’obligation de « demander » ce document et qui devra l’avoir en permanence avec elle dès l’âge de treize ans, sous peine d’amendes ou d’emprisonnement. Outre le carnet individuel, le chef de famille (qui pouvait être une femme) devait détenir un carnet collectif dans lequel devait figurer la liste des personnes circulant ensemble ; c’est donc un contrôle des familles qui se met en place. Ces documents furent les ancêtres des titres de circulation que l’on a remis aux gens du voyage à partir de 1969, jusqu’en 2015. Depuis quelques années, le génocide des Tziganes fait l’objet d’une reconnaissance croissante et sous la pression de l’Union européenne et de l’ONU, qui considère qu’il y a un traitement discriminant des « gens du voyage », ces documents devraient définitivement disparaître cette année, en 2015.

Les fichiers des « Nomades » ont permis, au moment de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, aux gendarmes de tous les départements d’assigner à résidence les détenteurs de carnets anthropométriques, donc de leur interdire, pour plusieurs années, de circuler.
En Allemagne aussi, le suivi, l’identification, le fichage des Zigeuner eurent lieu, menés par des chercheurs, des médecins, des anthropologues, des assistantes sociales, les administrations municipales et des policiers. Tout ce savoir constitué a été exploité par le régime national-socialiste et une politique anti-Tziganes a été mise en œuvre, avec des moyens différents selon les territoires du Grand Reich ou de ses alliés. La bureaucratie des camps d’extermination a procédé à l’identification des Tziganes internés comme de tous les déportés, fait des photographies et attribué un matricule individuel tatoué sur le bras. À Auschwitz, les familles tziganes furent internées ensemble dans le Zigeunerlager.
C’est tout cela que le collage Tzigana(*) nous remet sous les yeux. Le choix du mot du titre donne une dimension européenne à l’œuvre puisqu’il ne s’agit pas d’un des mots usuels pour parler des Tziganes dans une des langues dominantes de l’Europe, et pourtant chacun comprend qui l’on voit et quels destins sont présents en arrière-plan de cette belle image : ces familles européennes qui peuvent avoir un « air de famille » (Leonardo Piasere) mais pour autant sont si différentes les unes des autres par leurs manières de vivre et leurs histoires, nationales ou non, et qui partagent surtout l’anti-tziganisme passé et présent.

(*) Tzigana serait de l’ouzbek et est quelquefois employé en italien dans le domaine de la musique.