DJANGO REINHARDT

Sous les pavés, le Gitan

©Mustapha Boutadjine

Django Reinhardt
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2010 – Graphisme-collage, 130 x 95 cm

Le jazz est un langage

Par Patrick Williams
Auteur de Django, les Quatre vies posthumes de Django Reinhardt,
Trois fictions et une chronique, Éditions Parenthèses

Dans toutes les civilisations, celui qui sait raconter une histoire apparaît comme un personnage. Il fait oublier la vie quotidienne, il captive et s’approprie le temps. Peu de pouvoirs égalent celui-là. Django est un inventeur d’histoires.
Il est un maître de l’enchaînement d’épisodes qui ne se laissent pas déduire les uns des autres. Un tel don est rare. Django le possède à un degré exceptionnel. Django s’empare de l’évidence et à tous les coups l’évidence avec lui surprend.
Django est musicien. Les histoires qu’il raconte sont de la musique. La musique n’est pas pour lui un décor ou un support, elle est la matière même de ses récits. Il existe une relation particulière entre la voix de Django et le déroulement de ses histoires ; on n’imagine pas celles-ci racontées par une autre voix. Mais cette relation n’a pas encore été élucidée.
Quand il avait dix-huit ans, la main gauche de Django fut mutilée après l’incendie de la roulotte où il vivait. Au pic de sa carrière, Django fut un musicien immensément célèbre. Ni l’infirmité ni la gloire n’affectèrent sa joie créatrice.

Il n’est pas nécessaire d’avoir entendu de nombreuses fois la voix de Django pour la reconnaître immédiatement. C’est la voix d’un ami. Quelle que soit l’émotion qu’elle exprime, et elle sait les exprimer toutes, on est heureux de la retrouver.
Django est manouche, il vécut son enfance et son adolescence au milieu de sa famille qui, de ville en ville, avec roulottes et chevaux, parcourait les routes de France – et au-delà : le petit
Jean Reinhardt (son nom pour l’état-civil) est né le 23 janvier 1910 à Liberchies en Belgique, et en 1915 l’orchestre de son père se fait photographier à Alger. C’est avec ses parents qu’il apprit à jouer de la musique. Quelle est dans l’art de Django la part de génie personnel et la part d’héritage communautaire ? La réponse à cette question est un secret que la guitare de Django révèle sans l’expliquer. Mais il est sûr que les impressions d’enfance ont nourri l’invention du créateur.
Django joue de la guitare. La guitare n’est pas un monocorde. Des cordes, elle en a six. Ainsi équipée, elle assure les fonctions mélodiques, harmoniques et rythmiques ; elle est une chanteuse et elle est orchestre. Elle ne le sera jamais autant que sous les doigts de Django.

La rencontre de Django et du jazz produit une étincelle qui illumine le XXe siècle. Quand elle a lieu, le jazz est tout neuf, Django arrive les mains vides.
Le jazz est un langage où les frontières entre le préparé et l’improvisé, le familier et l’exotique se brouillent, il est à la fois savant et populaire. Ainsi de l’œuvre de Django Reinhardt.
Le rythme du jazz appelle à la danse. Plus largement, au mouvement harmonieux des corps.
D’emblée Django franchit un pas : il chante l’envol.