ALEXANDRE ET DÉLIA ROMANÈS

Sous les pavés, le Gitan

©Mustapha Boutadjine

Alexandre et Délia Romanès
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2010 – Graphisme-collage, 130 x 95 cm

Ils ne sombrent pas

Par Charles Silvestre
Journaliste

Sur le terre-plein du boulevard de Rochechouart, le garçon fait son numéro d’équilibriste. Il grimpe les barreaux de la courte échelle et, au sommet, la balançant d’avant en arrière, passe de l’autre côté. C’est simple comme bonjour, et c’est le plus difficile : l’art du déséquilibre et du rétablissement. Un homme s’est arrêté qui l’observe et qui, au premier coup d’œil, a repéré ce qu’il a aimé dans ses courses à travers le monde : le génie du fait main, du pêcheur marocain ou du peintre-sculpteur italien dans son atelier de Montparnasse, Alberto Giacometti.
Le premier, sur son échelle, est un Gitan : Alexandre Bouglione. Le second est un écrivain, l’un des plus grands du siècle : Jean Genet. Deux nomades. Le premier déplace sa roulotte, le second change d’hôtel. Le premier restera toute sa vie le jeune homme à l’échelle qu’a aimé l’homme de la « liberté vraie » à la Rimbaud. Il a quitté les Bouglione, la « famille Cadillac », pour s’appeler Romanès. Le père, Firmin, était dompteur de lions ; le fils, Alexandre, risque, lui, sa tête dans la gueule d’une chèvre.

Genet voulait que le jeune homme du boulevard de Rochechouart ait son cirque. Il l’a eu. Dans des lieux à l’écart. Il l’a toujours. À Paris ou à Shanghai. Il l’aura encore demain. Contre la cohorte des réglementeurs, des empêcheurs de voltiger en rond. Parce que Dieu le protège, le sien, le Dieu qui a délégué François à Rome, pour l’évangile du pied de nez.
Les Romanès sont une dynastie : Alexandre, qui veille au grain, sous le chapiteau de son empire; la reine, « Délia la terrible », qui accueille, chante, vend les gâteaux ; son père qui est au violon ; la princesse qui porte le prénom d’un chef-d’œuvre de Genet, Le Miracle de la rose ; l’orchestre tzigane qui joue jusqu’à son dernier souffle, comme s’ils étaient sur le Titanic menacé de couler sous le choc de l’iceberg de la haine du nomade, la haine de ceux qui ne veulent ni palais, ni Cadillac, ni devenir Monsieur-tout-le-monde, qui écrivent des poèmes édités chez Gallimard ou des blagues sur les voleurs de poules. En fait, ce sont les Romanès qui ne sombrent pas. Ils ont trouvé la clef des songes. Ils rêvent en s’enroulant autour de leur corde. Et nous, à quoi songeons-nous en les regardant ?