MILES DAVIS

Black is toujours beautiful

Miles Davis
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2004 – Graphisme-collage, 100 x 81 cm

Comme un délicat roseau

Par Stéphane Koechlin
Journaliste, chroniqueur et critique musical

« Miles Davis fut, à son habitude, sombre et magnifique. Noir, austère, silencieux. » C’est ainsi que Philippe Paringaux décrivit le grand musicien dans un fameux article de Rock & Folk. C’était au festival de l’île de Wight, en août 1970, et l’artiste avait brillé au milieu de sommités, les Doors, Jimi Hendrix, Leonard Cohen ou Joni Mitchell. Pour la première fois, un jazzman se produisait devant plus de trois cent mille personnes. Les photos ont immortalisé Miles, vêtu d’une tunique rouge, dans sa position préférée, intime, là où le jour rejoint la nuit : tête penchée, trompette en bas, comme un délicat roseau. Magnifique, un peu statuaire, avec son beau visage reflétant les flaques de lumière, dévoré par un orgueil infini, il incarnait le « Prince des ténèbres », comme l’appelèrent les journalistes, par opposition à ses aînés, Louis Armstrong et Dizzy Gillespie, dont il ne goûtait guère les grimaces.
« J’ai toujours eu en horreur leur façon de rire et de sourire au public », écrivit-il dans ses mémoires. Louis et Dizzy faisaient les clowns pour plaire aux Blancs et gagner de l’argent, même si leur héritier reconnaissait que ces deux musiciens avaient ouvert les portes à sa génération, en des temps encore bien plus difficiles. Miles avait donc décidé de ne pas sourire, persuadé que jouer, et bien jouer, suffirait à sa gloire. « C’était à prendre ou à laisser. Mais beaucoup de critiques ne m’aimaient pas parce qu’ils voyaient en moi un nègre arrogant. »
Combien de journalistes ou d’importuns admirateurs chassa-t-il ? Miles ne se laissait pas approcher facilement. Il liait son mauvais caractère, cette propension à traiter par l’indifférence ou brutalement tout être vivant, à la violente tornade qui avait ravagé sa petite ville de Saint-Louis un an après sa naissance, en 1926. Elle avait laissé en lui quelque chose de sauvage et de magnifique, forçant ses proches, dont son biographe et ami Quincy Troupe, à garder une distance respectueuse. Cette distance était maintenue par des chefs d’œuvre élevés, Birth of The Cool (1957), Kind of Blue (1959), et les signes merveilleux de sa réussite : une Ferrari, des vêtements soignés, une élégance jamais prise en défaut, des lunettes noires qu’il gardait dans l’obscurité.
Il occupait un magnifique appartement new-yorkais en face de Central Park. Miles Davis vécut aussi de magnifiques moments de bonheur à Paris où, à la fin des années 1950, il pensa trouver au bras de la magnifique Juliette Gréco, le long des berges de la Seine, la « liberté d’être en France, traité comme un être humain ». Liberté symbolisée par la note langoureuse de sa trompette qui avait accompagné l’errance romantique de Jeanne Moreau dans le beau film de Louis Malle, Ascenseur pour l’échafaud. Il avait cru pouvoir se lover dans ses souvenirs magnifiques. Mais, lorsque la mécène des jazzmen, la richissime baronne Pannonica de Koenigswarter, lui demanda de prononcer trois vœux, Miles n’en formula qu’un seul : « être blanc ! »