EDWARD SAÏD

Poètes

Edward Saïd
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2008 – Graphisme-collage, 130 x 95 cm

La passion et le dépit

Par Salah Guemriche
Essayiste et romancier

Pourquoi, face à ce portrait, ai-je l’impression que le regard qui me fixe hésite entre le dépit et la colère, alors que l’homme fut d’un courage et d’une lucidité rares, dans ses écrits comme dans sa vie ? « Il advint qu’un soir l’univers se brisa / Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent » (Aragon). Les « naufrageurs » de l’histoire, pour le Palestinien, venaient des deux bords. Mais ce fut son propre bord qui le désespéra le plus : les « terroristes religieux enragés » comme ceux qu’il qualifia de « Peaux-Rouges serviles » !… Ces deux vers d’Aragon, qui annoncent la fameuse chute sur « les yeux d’Elsa », je crois les lire dans les yeux de Saïd. Et j’ai tant de fois scruté ce visage, pour savoir pourquoi ce regard ébranlé m’ébranle à ce point, qu’un jour j’ai cru entendre une voix me susurrer : « Les Accords d’Oslo, les Accords d’Oslo, les Accords d’Oslo ! »… Chacun son leitmotiv, en somme, l’un de passion, l’autre de dépit : Aragon, Elsa ; Saïd, Oslo…
D’un regard à l’autre… On en a connu de lui un autre, celui qu’il porta sur les (res)sources idéologiques de l’orientalisme : « Ce que j’ai tenté de préserver dans mon analyse de l’orientalisme, disait-il, c’est ce mélange de cohérence et d’incohérence, ce jeu, si je puis dire, qui ne peut être rendu qu’en se réservant le droit, en tant qu’écrivain et critique, de s’ouvrir à l’émotion, le droit d’être touché, irrité, surpris, et parfois ravi ». Ce sont ces mêmes droits à l’émotion comme à l’irritation que je retrouve dans ce portrait du Palestinien, notre Arabe d’Amérique que l’« Occident » nous aura envié tout en s’appliquant à disqualifier son discours pour mieux disqualifier son droit à retrouver sa terre et à fustiger l’impunité sidérante dont jouit l’Occupant…
Avec L’Islam dans les médias ou Comment les médias et les experts façonnent notre regard sur le reste du monde, c’est encore un autre regard que Saïd porte sur les faiseurs d’opinion. Un regard dérangeant au point que, durant plus de trente ans, il fut « pisté » par le… FBI ! C’est en 2006, trois ans après sa disparition, que fut révélé, par le Freedom of Information Act et David Price, tout un dossier (147 pages !) sous l’étiquette « IS Middle East » (IS, pour « Israël »)…
Enfin, il y a eu le regard porté sur ce qu’il appelait « l’inconscient colonial ». On le sait, la formule, il l’avait appliquée plus particulièrement à l’œuvre d’Albert Camus, « l’homme moral pris dans un monde immoral », écrivait-il…
C’est que Saïd n’avait jamais admis la fameuse thèse de l’absurde, si chère à nombre de camusiens. Il s’agit, selon lui, d’un rapport fantasmatique à l’univers de Kafka. Refusant de voir dans L’Étranger « une parabole de la condition humaine », Saïd replace le crime dans son contexte colonial : Meursault, type de « personnage sans histoire », évolue « dans un cadre qui paraît fortuit, sans rapport avec les graves problèmes qu’il pose ». Certes, on peut reprocher à Saïd une idéologisation systématique de la littérature, mais le contexte est déterminant en matière de fiction, n’en déplaise aux structuralistes qui en font fi. Or, Saïd n’en appelle pas à la seule fonction du contexte, il invite à ce que l’on prenne en compte la réception, l’acte de lecture. Ou, pour revenir au portrait dressé par Mustapha Boutadjine, l’acte de vision. Autant dire que le regard sur une œuvre participe de cette même œuvre. Subjectivement, certes. Dont… acte.