OURIDA MEDDAD

les Femmes d’Alger

Ourida Meddad
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2012 – Graphisme-collage, 100 x 81 cm

Notre petite sœur

Par Florence Beaugé
Journaliste au Monde

Une cascade de cheveux châtains, des boucles d’oreilles d’ambre et d’argent, et ce
« shalimar » qui l’éclabousse de jaune comme un parfum vaporisé sur ses épaules.
Un air de jeune femme, mais des joues rondes d’adolescente. Ourida Meddad vue par Mustapha Boutadjine, c’est tout cela à la fois. Cette jeune résistante a donné sa vie pour l’Algérie en août 1957. Elle avait dix-neuf ans.

À quelle date exacte est-elle morte ? Selon l’armée française, le 29 août 1957. Mais rien n’assure que cette date soit la bonne. Même incertitude concernant les circonstances de sa mise à mort. Ourida Meddad a-t-elle été jetée du premier étage de l’école Sarrouy, ou s’est-elle défenestrée pour mettre fin à ses souffrances ?
Une chose est sûre : la jeune fille était gaie, aimait son pays et disait qu’elle voulait participer à la guerre de libération. Fille unique, très couvée par ses parents, elle avait été orientée vers la couture, à la fin de ses études. Derrière le dos de son père qui lui avait interdit tout contact avec le FLN, Ourida Meddad était devenue agent de liaison. Elle transportait des messages d’un endroit à un autre. Comme elle connaissait à peine les rues d’Alger, encore moins les ruelles de la Casbah, elle se faisait souvent accompagner de l’une ou l’autre de ses cousines.
Un jour de la mi-août 1957, Ourida est arrêtée dans la Casbah par deux paras, puis conduite à l’école Sarrouy. Comme chaque année en cette période estivale, l’établissement s’est vidé de ses élèves. Réquisitionné par l’armée française, ce lieu de savoir et d’enseignement a été transformé cet été-là en centre d’interrogatoire et de torture. À sa tête, le capitaine Raymond Chabanne, et un certain lieutenant Maurice Schmitt, qui deviendra plus tard chef d’état-major des armées françaises…

Quelques jours après l’arrestation de sa fille, Ali Meddad apprend que le corps d’Ourida est à la morgue de Saint-Eugène (actuel Bologhine). Effondré, il charge son neveu, Yahia Meddad, d’aller vérifier si c’est vrai.
Le jeune homme se rend sur place. C’est bien le corps de sa cousine, là, dans un tiroir. Ourida porte un chemisier jaune et un pantalon mauresque vert. Elle n’a pas de chaussures, comme si elle avait été rhabillée à la va-vite. Son chemisier est mal fermé. Le jeune homme découvre de nombreuses traces de brûlure sur sa poitrine, sur son cou, ses mollets, ses pieds…
Trois témoins m’ont raconté la fin d’Ourida Meddad, fin 2003 et début 2004, époque à laquelle je tentais de reconstituer le parcours de la jeune fille pour Le Monde. Deux d’entre eux l’ont croisée dans la salle de torture. Un troisième a entendu sa chute.

Alors qu’Ourida vient d’être remontée, une fois encore, dans la salle d’interrogatoire, le lieutenant Schmitt lui ordonne : « Déshabille-toi ». La petite commence à s’exécuter, le plus lentement possible. Elle sait ce qui l’attend. « Qu’est-ce qui t’arrive ? Dépêche-toi ! » s’impatiente son tortionnaire. « J’ai mal au cœur », répond Ourida en s’approchant de la fenêtre grande ouverte. « Ah bon, parce que tu as un cœur ? Tu vas voir, ce qu’on va lui faire, à ton cœur, dans un instant ! » Ourida finit de se déshabiller. Quand elle se retrouve nue, elle monte sur le banc qui longe la fenêtre, enjambe le parapet et se jette dans le vide.
Merci à Mustapha Boutadjine d’avoir redonné vie à Ourida Meddad avec ce tableau. Ourida, ma petite sœur…