La ville de La Courneuve et la Maison de la Citoyenneté présentent :

« BLACK IS TOUJOURS BEAUTIFUL »

collages de Mustapha Boutadjine

LE NOIR N’EST PAS UNE COULEUR

Préface de la monographie de Mustapha Boutadjine

du thème « Black is toujours beautiful »

par Raphaël Confiant, écrivain

Si j’étais une couleur, je figurerais dans le spectre de l’arc-en-ciel.
Si j’étais une couleur, on me dirait tantôt « pâle » tantôt « foncé ».
Si j’étais une couleur, je changerais de… couleur.
Fâché, je deviendrais rouge, effrayé, je deviendrais vert, maladif,
je deviendrais jaune, ravi, je deviendrais rose, tanné, je deviendrais orangé,
cadavérique, je deviendrais gris.
Et pourtant, vaste blague, ils osent m’appeler « homme de couleur » !
Non, je suis debout dans ma noirceur irréfragable. Immuable.
Indéracinable. Mes poings boxent à Kinshasa et la foule hurle en lingala :
« Ali, bomayé ! Bomayé ! » (Ali, tue-le ! Tue-le).
Je psalmodie devant le Capitole, à Washington,
ce rêve qui ne cesse de m’habiter et la langue de Shakespeare en tremble.
À la Martinique, je suis la bouche de ceux qui n’ont point de bouche
et je transfigure celle de Molière, inventant un beau mot neuf au passage
et ce mot glorifie tous les miens. Parfois, je n’ai pas besoin de mots :
je me contente d’une toile et d’un pinceau.
Et ma peinture défie le monde qui vient ! Mais, il y a l’envers du décor aussi.
La folie de ceux qui me vouent une haine immémoriale et me jettent au cachot
pour le restant de mes jours. Ma noirceur me protège de la folie.
C’est qu’elle sait convoquer dans ma cellule les divinités de l’Afrique perdue,
surtout Legba, celui qui ouvre les barrières.
Alors, je suis libre dans ma tête, oui ! Et ainsi je leur pardonne, à mes bourreaux…
Je ne suis pas une couleur.
C’est le blanc qui en est une et s’est érigé en couleur suprême,
s’opposant du même coup à moi dans un face-à-face à la fois stérile et mortifère.
Je n’ai rien contre la blancheur. J’aime la féerie des nuages avant l’arrivée de l’hivernage
et la pudique beauté du lys des rivières, fleur rare des Indes occidentales.
Je suis la Kaaba, ce carré de roche tombée du ciel autour duquel les hommes
viennent expier leurs pêchés et solliciter des grâces.
Je suis « le chant profond du jamais refermé ».
Aimez-moi, je vous aimerai !
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Les œuvres proposées pour l’exposition

Abdoulaye Sadji, All Black, Angela Davis, Baya El Kahla, Bob Marley,
Cesaria Evora, Dulcie September, Frantz Fanon, James Baldwin, Jimi Hendrix,
Louis Armstrong, Malcolm X, Mohammed Ali, Mumia Abu Jamal, Myriam Makeba,
Nelson Mandela, Patrice Lumumba, Rosa Parks, Steve Biko, Tommie Smith,
Toussaint Louverture…

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MAISON DE LA CITOYENNETÉ
33, avenu Gabriel-Péri, 93120 La Courneuve
EXPOSITION DU 17 SEPTEMBRE AU 17 OCTOBRE 2020
Cette exposition présente plusieurs portraits de personnalités incarnant la lutte contre la ségrégation
et les violences policières. Visite et discussion autour de l’expo le 24/09 à 14h30 avec les associations locales
et le 30/09 à 14h30 avec le Conseil communal des enfants (CCE)
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Éditorial

Jean-Louis Pradel, historien et critique d’art,
professeur à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris
Les portraits de Mustapha Boutadjine illuminent le visage de la révolte
où se reconnaît l’orgueilleuse volonté d’être libre. Ils donnent forme à un panthéon
fraternel de résistants “étrangers”, comme ceux de “l’Affiche rouge” que célèbre
Aragon, Héros et martyrs, poètes et musiciens, tous ils changent le monde,
le chantent et l’enchantent. Portraits solaires et galactiques, ils font valser
des tourbillons de bouts de papiers magistralement domptés et retrouvent
le chemin de l’icône où l’invisible le dispute aux évidences du visible.
C’est après avoir mis en morceaux le déjà vu et l’imprimé de la pub ordinaire
que Mustapha Boutadjine construit ses icônes extraordinaires.
Réinterprétant des documents en noir et blanc, il retrouve le geste des peintres
de la lumière qui bâtissent du visible au couteau, à touches plus ou moins
véhémentes de couleur matière sortie des tubes. Mais Mustapha Boutadjine préfère
déchirer les magazines. Ils coupent et ils tranchent dans ce trop bien lissé qui surfe
sur les produits de l’industrie du luxe et le bonheur aseptisé des stars médiatiques
pour le réduire à une foule de morceaux méticuleusement choisis.
Assemblés et collés, ces épaves éparses de slogans fragmentés et d’images brisées
où se glissent quelques clins d’œil autobiographiques orchestrent un chaos de
braises crépitantes. Elles embrasent des mosaïques qui tiennent le spectateur à
distance pour que surgissent des icônes somptueuses et qu’apparaisse la présence
fascinante d’une absence qui nous regarde autant qu’elle nous concerne.
Ainsi nous fixe le miroir scrupuleusement poli des pupilles de ces visages de femmes
et d’hommes victimes pour la plupart d’une disparition programmée.
Leurs  regards brillent de l’effroi des ténèbres, gravé à jamais sur leurs rétines.
Ce sont les soleils noirs d’une galaxie multicolore de l’insoumission radicale.
Non seulement ils nous rafraîchissent la mémoire,
mais ils éclaboussent le présent de richesses sans prix, celles qui nient les frustrations
du chacun pour soi et de la marchandisation pour exalter les forces vives du partage et de l’échange.
Forgé au feu d’un désordre exubérant qui évoque des tempêtes de confettis
et les éclats de la boule de cristal au ciel des bals populaires,
l’art de Mustapha Boutadjine est une fête où il fait bon retrouver le singulier pluriel de l’espoir,
comme l’étincelant pouvoir de dire non.